FILM

 

 

Déjà s'envole la fleur maigre
Belgique
1960, 85 minutes

Alors qu’en Belgique les mines ferment les unes après les autres, des familles de travailleurs italiens continuent d’émigrer dans le Borinage. Ainsi Pietro Sanna a-t-il fait venir sa femme et ses enfants malgré son chômage partiel. Les petits ne parlent pas un mot de français, mais ils partagent avec leurs camarades, après la classe, les descentes endiablées sur la pente du terril, assis sur des plats à tartes métalliques. Des fêtes rassemblent également les différentes nationalités : on danse le dimanche, sur des airs joués par un orchestre local.

Les vieux observent, les jeunes flirtent, sans toujours comprendre les mots qu’ils échangent. Mais la mélancolie gagne les anciens mineurs réduits à la pauvreté, tel Domenico qui, avant de rentrer « chez lui », « au pays », présente à un petit Sicilien, le Borinage auquel, pour sa part, il va dire adieu. Reconnu en 1960, au Festival de Poretta, en Italie, par les cinéastes néoréalistes (Rossellini, De Sica… ), mais désavoué par le gouvernement belge qui retirera son soutien au cinéaste, le film de Meyer restera invisible trente années, avant de revoir le jour.

"Déjà s’envole la fleur maigre : Une oeuvre insolite" Dans l’abondante filmographie du cinéma minier, Déjà s’envole la fleur maigre est un film à part, sans doute l’un des plus beaux et des plus originaux. Farouchement éloigné du cinéma minier commercial et catastrophiste, il ne peut non plus être assimilé au cinéma militant ; son attention portée à l’espace, à l’écoulement du temps, aux gens, lui fait dépasser un message politique qui, s’il a des cibles, n’est pas explicite. Cela éclaire sans doute la carrière de ce film, plusieurs fois primé à sa sortie, mais alors si peu montré en Belgique, invisible en France, et réapparaissant aujourd’hui comme une légende. Le film narre la première journée d’une famille italienne dans un Borinage déjà condamné au chômage et la dernière journée de Domenico, un émigré qui rentre au pays, amer et usé. L’unité de lieu et de temps fait bien sûr songer au théâtre – et encore plus ces plans fixes où les protagonistes entrent et sortent (il y a assez peu de plans rapprochés), ainsi qu’une distanciation que l’on pourrait qualifier de « brechtienne ». Paul Meyer, qui a d’ailleurs débuté au théâtre, ne recours à aucun mécanisme des films de fiction traditionnels ; il s’intéresse aux gestes quotidiens pour eux-mêmes, à l’espace des gens dont l’appréhension distanciée n’interdit pas, au contraire, le respect et même l’amour.

L’expérience théâtrale du réalisateur a nourri une œuvre qui est cependant profondément cinématographique. Une très belle photo (en noir et blanc, et surtout gris), une grande profondeur de champ, l’utilisation du paysage qui n’est pas ici un simple décor mais une réalité se reflétant sur les hommes, font parfois songer à une partie du néo-réalisme italien [1]. Du paysage que l’enfant, guidé par Domenico, découvre pour la première fois s’échappe une réelle poésie, une émotion véritable. L’environnement devient parfois fantasmagorique. La fumée des terrils, la craquelure de la terre, l’eau stagnante des canaux, les ruines, les longs murs où battent au vent les affiches contre la misère et auxquels s’adossent les chômeurs, et même la nature reprenant ses droits – on songe au Rivage des Syrtes de Julien Gracq – donnent au paysage une aura mortifère, annoncent à la communauté son agonie. Le printemps (les nids, les fougères, les bouleaux en feuilles), les jeunes mères avec leurs enfants, le bal paraissent précaires face à cette menace ou, au mieux, dessinent les signes d’une résistance, d’une renaissance éventuelles. C’est que le gamin, grâce au vieil ouvrier, appréhende non seulement l’espace (cela permet un beau panoramique), mais aussi l’apprentissage de la langue et des réalités sociales : « Usinage-charbonnage-chômage… »

Ce poème cinématographique est en effet ancré dans la réalité. Paul Meyer s’est rappelé les conseils qu’Ivens lui avait donnés. Tous les acteurs sont amateurs, beaucoup jouent le rôle qu’ils occupent dans la vie, tous parlent dans leur langue d’origine. Joris Ivens lui avait confié qu’il fallait d’abord trouver les gens et amener sa caméra bien plus tard, pour faire œuvre commune. Dans Déjà s’envole la fleur maigre, l’impression de réalité (qui se mêle au sentiment d’étrangeté) ne vient pas d’images plus ou moins « spontanées » ou volées mais, au contraire, d’images soigneusement cadrées et extrêmement pensées. Bien sûr, parce que le film a été tourné dans la même région, dans la même communauté, un an aussi après une longue grève, on songe au Borinage de Storck et Ivens – même si les deux films n’ont ni la même charge, ni la même fonction politique. Paul Meyer emprunte aussi les sentes de l’allégorie socio-politique. Le prêtre (joué par un surréaliste borain) incarne une Eglise dominatrice, encadrant la communauté pour le plus grand profit d’un Italien volubile et cynique ; véritable marchand d’hommes, il parait être une image du Capital. Filmé en contre-plongée sur le terril, la carrure impressionnante, tout de noir vêtu (cela fait penser au prêtre d’Alexandre Nevski), l’ecclésiastique n’en voit pas moins les enfants lui échapper et son pouvoir d’éroder. L’entrepreneur italien (qui va se retirer en Italie pour gérer un hôtel) remarque lucidement que, dans l’église, « Il n’y a plus qu’une salle qui est pleine, c’est la sacristie », et que « dans la Maison du peuple il n’y a plus qu’une salle qui est pleine, c’est la salle de cinéma ». Est ici confirmé ce que le paysage évoquait : la décomposition sociale.

Personne dans Déjà s’envole la fleur maigre ne considère fièrement son métier comme une vocation. Un jeune italien, malgré la fermeture des puits, va se présenter au bureau d’embauche de la mine, justement parce qu’il est italien et qu’il n’a pas le choix ; un écolier dont le père est resté au fond rejette, comme le galibot du Point du jour, le métier de mineur. La déliquescence de la communauté s’accompagne d’une certaine cruauté des enfants, d’une dérision s’appuyant sur l’incommunicabilité entre nouveaux arrivants et anciens, relativement atténuées par les jeux et les danses rituelles, les solidarités de voisinage, de travail ou de génération [2].

Paul Meyer a payé cher ce film qui, au départ, devait être un court métrage de propagande du ministère de l’Education sur l’intégration des enfants immigrés borains… Les institutions ont de la mémoire [3], Déjà s’envole la fleur maigre vint s’ajouter au passif du cinéaste belge – outre son passé communiste, on n’avait pas oublié Klinkaart (1955), court-métrage décrivant le droit de cuissage dans une briqueterie et qui eut les pires ennuis avec la censure. La télévision belge le congédia à plusieurs reprises (il ne fut définitivement embauché qu’à soixante ans), et, criblé de dettes pour un film qu’il réalisa pourtant avec très peu de moyens, Paul Meyer n’a pu réaliser de second long-métrage. Après la sortie de Déjà s’envole la fleur maigre, Henri Storck remarqua qu’ « avec ses grands airs insolites » le film de Meyer était un des plus bunuéliens qu’il connaissait. Le père du cinéma belge d’intervention sociale conclut son article [4] par une phrase qui rencontre aujourd’hui un écho amer : « Leur carrière sera peut-être difficile dans ses débuts, mais il est indéniable que c’est ce genre de film que notre pays tout entier attend depuis des années et ce genre de metteur en scène qui font la force et la vitalité d’un cinéma national » [5].

Tangui Perron Positif, Juillet-Août 1994 [1] Déjà s’envole la fleur maigre fut présenté en 1960 au festival de Porreta Terme. Zavattini félicita Meyer. Le jury composé, entre autres, de Rossellini, Antonioni, Visconti, De Sica et De Santis salua et prima le film. Une partie de la presse parla d’un « Terra trema étranger ». [2] La clairvoyance du discours de Paul Meyer (qui n’interdit pas l’humanité de son regard) est remarquable.

En 1958, la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier programma la liquidation d’une grande partie des mines européennes, dix ans seulement après que de nombreux mineurs aient été placés au centre de la « bataille de la reconstruction ». [3] Et sans doute ont-elles du remords. Après 35 ans d’interdit, de silence et d’oubli, Le Rendez-vous des quais (1955) de Paul Carpita fut partout salué. Désamorcé en grande partie de sa charge politique, il fut souvent accueilli comme un émouvant et simple témoignage muséographique. On se priva ainsi d’une réflexion sur la IVe République qui, parallèlement à la répression du mouvement ouvrier, interdisait sa représentation (cela aurait pourtant pu expliquer partiellement une certaine frilosité du cinéma français). [4] Rushes, revue du Comité national des travailleurs du film (n°4, Belgique, 1961). [5]

Au moment où se pose la question de la survie de nombreuses cinématographies nationales, trente ans après la réalisation de Déjà s’envole…, Paul Meyer n’a rien perdu de sa lucidité : « Mon apport est un moment fortuit de l’histoire du cinéma en Belgique et, pour Déjà s’envole la fleur maigre, l’expression d’un devenir social et eput-être wallon, dans sa pénible caricature européenne » (Cinéma Wallonie Bruxelles, Ed. W’allons-nous ?, 1989).