Lust for life – La Vie Passionnée de Vincent Van Gogh

Interview de Jean-Pierre Bertiaux

 

Réalisée par Rino Noviello et Filip Depuydt

Hornu, le 20 juin 2013

 

 

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« Je suis fier d’avoir été

dans les bras

de Kirk Douglas ! »


 

Rino Noviello : Quel âge avez-vous ?

Jean-Pierre Bertiaux : Je vais avoir 69 ans le 8 janvier.  Je suis né en 1945. 

RN : Quel âge aviez-vous lorsque vous étiez figurant pour le film ?

JPB : 10 ans.

 RN : Comment cela s’est-il passé ?  On vous a contacté ?

JPB : Je vais vous expliquer.  J’étais chez moi en train de faire mes devoirs.  Soudain, ma maman me dit : « Jean-Pierre, viens.  Au charbonnage, il y a tout plein de gens.  Tous tes camarades sont là ».  Et je suis parti.  Il y avait des cercles d’hommes, des cercles de femmes, des cercles d’enfants. 

Il y avait un homme qui passait et qui distribuait des petites plaquettes  en disant : « Attention !  Ne la perdez pas.  Demain, à 8 heures, tu viens avec ta plaquette ».  

Donc, le lendemain, tous les gens qui avaient reçu une plaquette et le type nous donnait des vêtements : des vêtements de ce temps-là.

 Tous les jours, c’était la même chose.  A 16 heures, on devait aller rendre la plaquette, et on nous payait.  Directement, ils nous payaient ; je ne me souviens plus si c’était 20 francs par jour.  Et à 17 heures, on faisait encore des farandoles.  Et le type passait encore pour distribuer des plaquettes aux gens.  Donc, tous les soirs, il choisissait des figurants.

Cela a duré 15 jours comme ça.

Un jour, ma maman était avec moi et elle faisait : « Demain, il ne saura pas venir parce qu’il va au coiffeur ». 

Le type lui répond : « Mais Madame, laissez-le venir !  Vous ne voyez pas que, avec les cheveux qu’il a, il fait très misérable.  Madame, il vaut mieux ainsi !  Pour nous-autres, c’est plus intéressant qu’il ait l’air misérable ».  

Je ne sais pas s’il a sorti un billet de 5 francs ou quelque chose, mais Il a pris ma maman pour l’empêcher de m’envoyer  chez le coiffeur et de retourner avec lui ! 

 

 

RN : Le système des plaquettes en question servait à sélectionner les figurants ?

JPB : Tous les jours, ils choisissaient les  gens et ils les payaient dès qu’ils avaient rapporté les plaquettes.  Et après, ils faisaient une nouvelle sélection et recommençaient.

 


RN : Combien de séquences avez-vous tournées ?

JPB : J’en ai tourné beaucoup, avec tous les autres enfants bien sûr, mais  j’ai tourné les deux principales.  Je vais vous expliquer comment :

Il y a un homme qui crie après moi.   Il me dit : « Quel âge est-ce que tu as ? ».  J’ai dit : « 10 ans ».  Bon, il me donne un casque, une lampe de mineur et une petite pelle.  A 10 mètres, il y avait un trou.  Il me fait descendre dans le trou.  Dans ce trou on avait installé une petite lampe.  Le type me dit : « Quand la lampe s’allume, tu remontes du trou». 

Donc, j’attendais dans le trou et quand la lampe s’allumait, hup,  je suis remonté.  Il m’avait dit : «  Quand tu remontes, tu viens vers moi ».  Si vous voulez, c’était comme si j’avais fini ma journée et devais rendre mes   outils.  Ce que je ne savais pas, on me l’a dit après, c’est que Kirk Douglas se trouvait sur le côté, et il me regardait sortir du trou.   Et quand je suis arrivé près de l’homme à qui je devais rende mon matériel, c’est à ce moment-là que Kirk Douglas fait : « Quel âge a ce garçon-là ?»   Ca, on l’entend dans le film.  Alors, le type lui répond : « 10 ans ».  C’était la première fois que j’étais avec lui. 

 

 

Frameries - Catastrophe de l'Agrappe 1879 - dessin 

 

Après, à la deuxième partie, j’ai fait encore plus beau.  C’est quand je suis tué dans le coup de grisou.  Ecoutez, je suis  sur le terril à Wasmes qu’on avait bien nettoyé.  Il y avait toutes des femmes et tous des enfants, et on cassait la gaillette.  On est sur le terril quand, tout d’un coup, on entend la sirène qui retentit pour annoncer le coup de grisou.  Toutes les femmes descendent en courant, les enfants aussi, pour se rendre, en courant, au charbonnage.  Quand on arrive dans le charbonnage, on entre dans une grande salle avec tous des types maquillés ; des morts et des enfants et tout ça...  Et il y a un type qui dit : « Toi, tu viens ici avec ton camarade », et il nous   prend tous les deux par le bras.  Puis, Kirk Douglas arrive, me prend dans ces bras et il va me déposer sur une table.  Puis, il prend quelque chose comme un manteau et me recouvre.   

Une coïncidence énorme : l’enfant qu’il prend dans les bras, mort, c’est justement l’enfant à qui il avait demandé : « Quel âge a cet enfant-là ? ».  Il n’aurait pas su savoir que c’était moi, car quand l’homme est arrivé avec les deux enfants, il nous penchait et n’aurait pas su me reconnaître.  C’est une coïncidence incroyable !

 

Il m’allonge donc sur une table, on met quelque chose sur moi et, tout d’un coup, il rentre un type dans la salle… il hurlait à mort !!  D’après le maquillage, il était tout brûlé.  Moi, j’étais sous le manteau ; je ne m’attendais pas à ça, et je bougeais.

Alors le type me dit : « Tu ne peux pas bouger, tu es mort ! »  On a dû refaire la scène 3 à 4 fois. Une fois, il y avait trop de lumière, une fois on tousse, … 

 

Un petit peu après, il vient et me dit : « Tu sais retenir ta respiration ? »   Je lui dis : « Bien oui… ».   Il me dit : « Essaie ».    Et c’était bien.

Puis il dit : « on va venir tout près de toi et je vais te mettre sur la table sans que tu bouges.  Je vais tenir ta cheville, et quand je vais appuyer, tu arrêtes ta respiration ».   Donc, je suis couché, on appuie sur ma cheville et me retire la veste.   C’est alors que je suis filmé.  Et quand on a fini de filmer, on rappuie sur ma cheville, et je peux de nouveau respirer. 

 

Le soir, on se promenait dans les rues où l’on avait nettoyé toutes les rigoles. On avait nettoyé les rigoles à l’aube, bien propre, pour montrer qu’à ce moment-là les enfants jouaient à billes dans les rigoles. 

 

On allait à Wasmes, où il y avait un cinéma ; maintenant on en a fait un home pour les vieux.  On se promenait un peu partout. Les enfants en profitaient pour aller voir un peu par ci, par là. J’ai vu des enfants plus petits que moi encore, et peut-être du même âge, monter dans la gayole. Et la gayole ne descendait peut-être que cinquante centimètres, mais il y en a qui ont hurlé.  Ils avaient peur, bien sûr.  Ceux-là, on leur a dit de se taire.  Il y en a un, il n’arrêtait pas de crier; on l’a fait sortir.  Dans le film, on voit que tous les enfants descendent dans la gayole.

Mais moi, on ne m’a pas fait descendre. Comme je devais être tué dans le coup de grisou,  on ne pouvait pas voir que je descende. Et puis remonte   

 

Et des pellicules de film : des tas comme une maison que j’ai vu brûler !  Je me disais à moi-même : « Ca ne m’étonne pas qu’un film coûte si cher ! »  Et je n’avais encore que 10 ans…

 

Par contre, les adultes, je n’ai pas toujours vu ce qu’ils faisaient, mais ils étaient payés plus que nous-autres. 

 

RN : Alors, vous me disiez que vous étiez fier d’avoir rencontré Kirk Douglas ? 

JPB : Ah oui. De l’avoir vu et surtout  d’avoir été dans ces bras. 

On m’avait dit qu’on tournait un  film avec Kirk Douglas.  J’avais 10 ans, donc je ne le connaissais pas. Mais quand j’ai vieilli, j’ai appris à le connaitre, et c’était un honneur extraordinaire !  J’étais fier.  Je le racontais à tout le monde, mais beaucoup de personnes ne me croyaient pas.  On disait : « Celui-là, c’est un menteur, et si et la.  Mais heureusement, il y en avait quand-même qui s’en souvenaient ! 

 

Hornu - Charbonnage 4 Hornu-Wasmes carte ancienne

 

 

RN : Connaissez-vous  d’autres personnes de la région qui avaient votre âge ?   

JPB : Non, parce que un an après le tournage, mes parents ont déménagé et je ne voyais plus mes camarades du charbonnage 4, actuellement la Cité Van Gogh, à part peut-être un ou deux. 

 

’ailleurs, je ne savais même pas qu’on allait déménager.  J’étais parti à la mer, au « Lys Rouge » à Coxyde.  Et quand je suis descendu du bus en rentrant, ma mère me dit : « Nous n’habitons plus au « Quatre », mais au « Bas Courtils » ».   Je ne savais même pas où cela se trouvait…

Il y a tout de même un camarade qui a récemment été malade et que ma femme et moi sommes allés rendre visite.  Alors, on a parlé un peu de nos souvenirs du tournage avec Kirk Douglas.

 

RN : Kirk Doublas.  Comment était-il ?

JPB : Oh.  Je ne sais plus vraiment vous dire…

RN : Est-ce qu’il était sympa ?

JPB : Je ne sais pas, moi.  Je n’ai jamais eu un mot avec lui.  J’étais enfant.  Il ne m’a jamais adressé la parole.  Je ne lui ai jamais parlé.  Je faisais les scènes qu’on me disait de faire, et c’était tout.

Quand il me prend dans ses bras et me dépose sur une  table sans dire un mot.   De toute façon, j’étais mort.  Il n’allait pas parler à un mort !

 

RN : Est-ce qu’il était difficile de jouer cette scène-là ?

JPB : Bah non.  Il n’y qu’une chose, quand je reçois mon casque et ma lampe de mineur, ils me l’ont fait recommencer cinq, six fois.  Et le type, qui m’avait demandé mon âge et me donné mes outils, me dit : «  Tu sais, pour que ce soit plus vrai, il faut que tu sois un peu fatigué là.  Tu as travaillé toute la journée; quand tu montes avec tous tes outils, il faut que tu sois épuisé ».

Mais ce n’est pas facile quand on n’a que 10 ans.  …

Alors, ils me l’ont fait refaire une dizaine de fois. Je descendais et je remontais  dans le trou.  Ils m’épuisaient un peu à la fois.  Et après une dizaine de fois, je commençais à le sentir. Et cela lui a plu comme ça.

 

RN : Donc, ils ont fait exprès de vous épuiser ? 

JPB : Bah, exprès. .. Il l’ont fait deux, trois fois, remonter pour dire que j’avais été travailler, et pas à la ducasse !

 

RN : Et, est-ce qu’on vous avait maquillé ?

JPB : Non.

RN : Et au niveau des vêtements ?

JPB : C’étaient un court short, une blouse, un faux  châle, …  Des vêtements que mettaient les enfants qui descendaient au fond, qui descendaient travailler au charbonnage. 

 

RN : Tout ça était fourni par l’équipe de cinéma ?

JPB : Ah oui.  Et quand la journée était finie, on devait rendre les outils, toutes les affaires qu’on avait eus.  Après, on rendait notre plaque. Le matin, on devait être là à 8 heures, et on recevait le nécessaire pour les scènes qu’on devait faire. 

Des enfants jouaient dans les rigoles. Il y a beaucoup d’enfants que je n’ai pas vu faire, parce que j’étais occupé à autre chose.  On tournait à plusieurs endroits.

 


RN : Est-ce que vous vous souvenez du matériel qu’il y avait pour le tournage ?  Y avait-il des micros, des caméras ?  Beaucoup de gens ? 

JPB : Je me souviens qu’il y avait un grand escalier et  un homme au-dessus avec un appareil avec lequel il filmait.  Et à chaque fois, il y avait un homme qui criait : « Silence, on tourne ! ».  Alors, on ne pouvait plus parler.

 

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RN : Il le disait en français ou en anglais ?

JPB : En Français.  C’était tous des Belges qui étaient là.

Alors un jour, quand on est revenu de Wasmes, on est arrivé sur la place et il n’y avait  plus rien. On aurait cru qu’il ne s’était rien passé au 4.  Ils étaient déjà tous  partis.  Alors, on a appris qu’ils étaient partis en Hollande, et que sa vie de peintre, donc de Vincent Van Gogh, commençait là en Hollande.   Et l’actrice, la jeune femme qui était là, devant sa femme.  Il parait qu’elle devient sa femme dans le film.

 

RN : Est-ce que vous vous souvenez de Kirk Douglas physiquement ?  Comment était-il ? Il était grand… ?

JPB : Pour moi, il était assez naturel;  pas plus grand, pas plus petit, pas plus  costaud.  C’était un homme normal, allez.  Pour moi.

 

RN : Avez-vous revu le film après ? 

JPB : Je l’ai vu des années et des années après.  Mais il y avait beaucoup de passages que j’avais faits, mais  pas vus dans le film.  Bien sur, le passage dont je me rappelle, c’est quand Kirk Douglas me demande : « Il a quel âge, cet enfant ? ».  Et le type lui répond : « 10ans ».  Ça, je me rappelle bien. Ça, je me le rappelle vraiment.

Et quand je remonte du trou, je me souviens aussi, et quand il me prend dans les bras et me dépose sur la table.  Je le vois encore très bien; je ne vois pas son visage, mais je vois très bien qu’il me prend dans ses bras et qu’il me dépose.  Je crois que c’était un vieux manteau ou quelque chose qu’il pose sur moi.   Puis, un type qui vient et me dit que je devais retenir ma respiration.  On m’a filmé et quand ils me filmaient, on ne pouvait pas voir que je respirais.   

 

Ce sont toutes de chose dont je me souviens.  J’étais jeune, j’avais 10 ans.

C’est plutôt après, en grandissant, que certains détails me sont revenus ; on a dit ça, on m’a fait faire ça …   Quand on a10 ans, on ne se le rappelle pas.

 

RN : Vous aviez des copains avec vous sur le tournage ?

JPB : Ah oui.  Il y avait tous les copains de la cité : au moins 40 à 50 enfants.  C’était une cité ouvrière.  C’était tous des mineurs qui y habitaient.  Toutes des familles avec 4 à 5 enfants.  Donc, des enfants, il y avait tout plein dans tous les coins !  Depuis, beaucoup de camarades se sont mariés et sont partis habiter ailleurs.  Beaucoup sont décédés.    Si nous étions restés habiter là-bas, j’aurais continué à habiter avec eux.  Mais du fait que mes parents sont venus habiter ici, au Bas Courtils, je n’ai plus revu ces enfants-là.  J’étais trop jeune pour y aller tout seul.

 

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RN : Avec ces 40 enfants sur le plateau, il devait y avoir de l’ambiance, non ?

JPB : C'est-à-dire qu’ils avaient distribué 40 cartons, mais les enfants partaient à différents endroits.  Il y en avait 20 qui étaient partis d’un côté, 10  de l’autre ou 5 encore ailleurs.  On ne restait pas tous les 40 enfants ensemble.  Et comme j’étais parti dans un coin, je ne voyais pas ce qui passait dans un autre.

 

RN : Et quand vous deviez jouer les scènes, y avait-il des moments d’attente ?  Y avait-il des moments morts pour préparer le matériel ?

JPB : C'est-à-dire que j’étais avec un groupe d’enfants,  et on regardait d’autres enfants qui devaient monter dans la gayole pour descendre dans le trou.  C’était pour montrer que les enfants descendaient dans le fond. 

J’étais là, et un type me dit : « Toi, tu viens ici ». 

C’est lui qui m’a demandé mon âge et qui m’a donné le matériel.   Pour moi, tout était déjà prêt pour tourner là scène.  Ils ont choisi un enfant ainsi.  Ca pouvait être moi ou n’importe qui.

 

RN : C’est  donc le hasard qui a joué ?

JPB : Oui.  Bien que, ce qui a toujours frappé dans ma tête, une coïncidence, c’est que justement, il prend un enfant dans ses bras qui a été tué dans le coup de grisou, et c’est justement le même enfant pour lequel il demande l’âge qu’il a.  Je me demandais s’il se rappelait de moi, mais il n’aurait pas su me reconnaitre, car j’avais la tête penchée.  Il n’aurait pas su voir mon visage.  C’est vraiment une coïncidence à 100% !

 

RN : Ah oui, c’est une belle coïncidence.  Est-ce que vous vous souvenez comment cela s’est passé quand l’équipe de tournage est arrivée à la cite du 4 ?  Est-ce qu’il y avait de l’ambiance ?  Est-ce que les gens en parlaient ? 

JPB : Bien sûr.  Les gens en parlaient beaucoup !  Autour du 4, tout le monde en parlait.  Vous vous rendez bien compte : un film américain avec Kirk Douglas à Hornu !  C’était un événement extraordinaire !  On en parlait presque toujours. 

 

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RN : Combien de temps sont-ils restés ?

JPB : Oh, une semaine à quinze jours, je crois. 

Le dernier jour qu’ils ont  tourné, c’était à l’église de Petit-Wasmes, à la Maison du Peuple, à côté de l’église de petit-Wasmes.  Après, quand ils sont revenus, le lendemain matin il n’y avait plus rien.  Ils ont démarré pendant la nuit certainement.  Il n’y avait plus aucune trace.

Ils y avaient fait comme une sorte de galerie où, je m’en souviens très bien, un figurant était couché à plat ventre.  C’était fait en surface, creusé dans le sol,  pour montrer comment le travail se passait dans le fond, dans le charbonnage.

 

RN : Dans l’équipe de cinéma autour, est-ce que vous avez entendu  des personnes des Etats-Unis ?  Ils parlaient l’anglais ?  Avez-vous vu le réalisateur ?

JPB : Non.  C’était toujours le même homme qui s’occupait de moi.  C’est lui aussi qui nous donnait les tickets et qui nous disait : « Ne le perds pas, hein ! ».

On rendait les tickets, on nous payait.  C’était la preuve comme quoi on avait été figurant.  Les gens  devaient se mettre en rang de cercle, et on nous donnait de nouveaux tickets.  

Il y avait des personnes qui ne sont passés qu’une seule fois, d’autres deux à trois jours.

 

RN : Et combien est-ce qu’on vous payait ?

JPB : Sincèrement, je ne saurais plus vous dire.  Vingt francs peut-être…  Mais en ce temps-là, vingt francs, c’était beaucoup.

Je suppose que les enfants recevaient 20 francs et les adultes c’était 50 francs.  A ce moment-là.

 

RN : Cela mettait donc du beurre dans les épinards ?

JPB : Ah oui.  Et j’ai une sœur qui avait joué aussi. 


RN : Ah bon ?  Dans le même film ?

JPB : Oui. 

RN : Et quelles scènes a-t-elle joué ?

JPB : Elle était ici dans les rues et pendant que les enfants jouaient à billes, on m’a dit qu’elle avait été sur le dos de Kirk Douglas.  Elle l’a raconté plusieurs fois.  Mais, je ne l’ai pas vu car j’étais d’un autre côté.  Il était gentil avec les enfants. Je ne l’ai jamais vu dire à un enfant : « Va-t-en » ou n’importe quoi.  Oh non !  Bien sûr, il ne fallait pas arriver et sauter sur lui ! 

 

RN : Quand on vous a proposé de tourner, étiez-vous stressés ?  Cela vous a amusé ?  Comment est-ce qu’on vit ça en tant qu’enfant ?

JPB : C’était surtout un honneur.  Je ne me rendais pas vraiment compte.  On était avec tous les enfants.   Qu’est-ce qu’on doit faire ?  Et c’est un peu à la fois qu’on nous apprenait.

 

 

 

RN : Pour en revenir à la scène avec le mort.  C’est amusant la façon dont vous expliquez cette scène-là.  Quand monsieur vous prévient de faire attention quand il appuie sur votre cheville. .. 

JPB : Il me demande si  je sais retenir ma respiration.  Ben oui.  On va essayer.  La première fois, j’essaie.

Il me dit : « On va venir, et je vais me mettre au bout de la table.  Sans qu’on le voit, je vais appuyer. 

 « La première fois que j’appuie sur ta cheville, tu arrêtes ta respiration ».  Donc, il appuie sur ma cheville et j’arrête ma respiration.   On me met le manteau, on prend la caméra, on est en train de me filmer.  Ca ne dure pas longtemps ; 2 à 3  secondes qu’ils me filment.  Puis, ils s’en vont et ils appuient de nouveau sur ma cheville pour dire que c’est tout.  Et c’est fini.

 

RN : Vous vous souvenez à quoi ressemblait la caméra qui vous a filmé ?   Elle était petite ou grande ?

JPB : Sincèrement, quand ils m’ont tiré le manteau et quand ils m’ont fait comprendre que je ne pouvais plus respirer, je ne pouvais pas avoir les yeux ouverts ; j’étais mort.  Alors, je n’aurais su rien voir, hein.  J’étais mort et ne pouvais plus respirer.  Je ne pouvais donc pas ouvrir les yeux et regarder ce qui se passait…  Non, non.  J’ai su qu’on prenait une caméra et qu’on me filmait, mais je ne pouvais pas regarder.  Rien du tout.

 

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RN : Est-ce qu’il y avait des éclairages ?  Des spots pour éclairer la scène ?

JPB : Ecoutez, c’était une salle aussi grande que la place ici plus loin.  Il y avait des tables, des gens qui étaient déjà morts, tous maquillés.  A part moi, il y avait encore 4 ou 5 enfants qui avaient été tués dans le coup de grisou aussi. 

 

RN : Est-ce que vous avez encore fait du cinéma par la suite ?

JPB : Non, c’était l’unique fois !  Je n’ai plus jamais fait du cinéma.

Pourquoi j’ai été méchant, c’est quand on est allé voir ma photo chez le photographe. Des pleurs !  

C’était pour croire qu’on m’avait tout volé !  Mes parents avaient été voir avant pour en avoir deux, trois, mais ils vendaient ça à un prix !!!  On était dix enfants nous-autres, et mes parents n’avaient certainement pas les moyens pour acheter des photos ainsi. 

Il y avait les photos de toutes les scènes.  J’ai donc vu chaque scène à laquelle j’avais participée, mais aussi les autres dans lesquelles je n’avais rien à voir. 

 

RN : Y a-t-il des choses amusantes qui se sont passées durant le tournage ?  Avez-vous entendu des anecdotes un peu particulières ?

JPB : Ecoutez.  On avait fait rentrer tout le monde dans la grande salle de la Maison du Peuple de Petit-Wasmes.  Comme j’allais rentrer dans la salle, un type est arrivé en me disant que je ne pouvais pas rentrer.  On ne pouvait pas me voir, puisque j’étais mort dans une scène précédente.  On me laisse donc à la porte.  Mais j’étais tout seul à la porte …

De l’autre côté, juste à côté de l’église se trouvait une caravane.  A 10 ans, je n’avais jamais vu une caravane ainsi.  Pour moi, c’était un château ! 

 Il y avait une femme, je suppose une jeune fille, une femme, jeune, frêle, bien belle, qui me fait signe.  Elle ouvre la caravane et m’y fait monter.  Elle me demande ce que je fais là.  Alors, je lui explique que je ne peux pas rentrer dans la Maison du Peuple à cause de la scène avec le coup de grisou.  Alors, elle m’apporte une orange et une banane, que j’ai mangées là dans la caravane avec elle.  Cela a duré le temps que tout le monde ressortent de la  Maison du Peuple.

Plus tard, j’ai appris que c’était l’actrice qui deviendrait sa femme en Hollande.  D’Hornu, ils sont partis en Hollande où commence sa vie de peintre.  Il y rencontre cette femme-ci et elle devient sa femme. 

 

 

Pamela Brown

 


RN : Est-ce que vous vous souvenez de la scène qu’on a tournée dans la Maison du Peuple ?

JPB : Non  Il parait qu’ils étaient tous là et que des personnes ont parlé, ont discuté, je ne l’ai jamais vraiment su. 

 

RN : Est-ce qu’on vous a offert une place de cinéma pour aller voir le film ?

JPB : Non.   Je l’ai simplement vu ici à la télévision. 

RN : Combien de temps après ?

JPB : C’est bien plus tard, quand mes parents avaient su acheter leur première télévision.  

Et je me souviens très bien quand j’entendais dans film : « Quel âge a cet enfant ? », que j’ai dit : « Ca, c’est moi !! ».

Mais quand je remontais de la fosse, je ne me suis même pas reconnu.

 

RN : Votre sœur était plus jeune que vous ?

JPB : Oui, on a quasiment le même âge ; elle a un an et huit jours de moins que moi.  Pendant 8 jours, on a le même âge.

 

FD : Comme vous avez été dans les bras de Kirk Douglas, est-ce que vous avez continué à suivre un peu sa carrière ?  Avez-vous vu ses autres films ?   

JPB : Ohlala !  On ne pouvait pas passer un film avec Kirk Douglas que je n’étais pas là !  Vous comprenez bien que j’étais sot de le voir !  Que ce soit n’importe quel film.  On va en montrer un maintenant, je vais encore écouter car je ne vois plus très bien.  Malheureusement, je ne le verrais plus, mais j’entends sa voix et je sais qu’il est là.  Ma femme dit : « Regarde, c’est Kirk Douglas ». 

A partir de ce jour-là, je l’aime énormément.  Si on me demande quel est mon acteur préféré au monde, c’est Kirk Douglas !  Oh oui.  D’ailleurs, il y a certaines scènes qui m’ont tellement marquées que je ne les oublierai jamais !

 

RN : Parmi les films que vous avez vus ensuite, y en a-t-il un que vous aimez particulièrement ?

JPB : Ah oui.  Il y a beaucoup de ses films que j’adore…  Avec les gladiateurs : Ben Hur.

Il faut savoir que j’ai été gravement malade.  Mon cerveau s’est arrêté pendant six semaines (encéphalite). J’étais couché ici et 6 semaines après je me suis réveillé à la clinique.  Je ne connaissais plus ma femme, plus mes enfants, mes parents.  Je ne savais même plus comment je m’appelais.  Le cœur continuait à battre, mais c’est le cerveau qui s’était arrêté.  Carrément.  Alors, j’ai perdu beaucoup beaucoup de ma mémoire.

 

RN : Quelle était votre profession ?

JPB : J’ai travaillé à l’âge de 15 ans dans la faïencerie de Thulin, pour 8,90 francs de l’heure.  Quand je suis rentré la première fois avec ma semaine, j’ai tout mis sur la table en pensant que j’avais gagné des millions.  Peu importe.  J’y ai travaillé pendant 8 ans.

Après, je suis parti travailler dans une usine à tubes à Jemappes, où je suis resté 15 ans. 

J’étais mis au chômage au mois de juin. Mon préavis allait jusqu’au mois de juillet, le mois d’août mon congé payé, et j’ai commencé à pointer le 1er septembre.  Un mois et demi après je suis tombé malade. 

 

 

Hornu, le 20 juin 2013

 

 

 


 

 

Sud Presse

 

 

Kirk Douglas et les Borains

 

<P>Kirk Douglas sur un terril borain et sur les traces de Vincent Van Gogh. <CREDIT> Reprod. archives famille hardy</CREDIT> </P>

Kirk Douglas sur un terril borain et sur les traces de Vincent Van Gogh. Reprod. archives famille hardy

 

n.c.

 

 

Hornu-Wasmes charbonnage

 

En 1955, il a tourné Van Gogh sur nos terrils: Paul Hardy était le photographe de plateau

 

En empruntant l’axiale boraine, vous constaterez l’état de vétusté très avancé d’un imposant bâtiment de mine ayant appartenu au charbonnage d’Hornu-Wasmes, le numéro six pour être précis. Il offre toutefois une importante trace du passé, trace culturelle de toute façon. Et même cinématographique: un certain Kirk Douglas y a tourné, dans le rôle de Van Gogh.

 

Le peintre Vincent Van Gogh a vécu au Borinage entre décembre 1878 et octobre 1880, d’abord comme prêcheur à Petit-Wasmes, puis à Cuesmes, où il est la recherche de lui-même et d’une nouvelle vocation artistique.

 

En 1955, le réalisateur de cinéma Vincente Minelli débarque au studio Hardy à Wasmes. Il cherche un photographe de plateau pour les scènes qu’il compte tourner, dans le Borinage, pour le film sur Vincent Van Gogh, avec Kirk Douglas. Sur les terrils mais aussi sur le site du charbonnage d’Hornu-Wasmes.

 

Il a entendu parler du jeune photographe Paul Hardy et lui demande de travailler pour lui. Il a 22 ans, vient de terminer ses études de photos avec entre autres un stage au studio Haccourt à Paris. Et c’est pour lui une belle occasion de se faire connaître.

 

À 79 ans, Paul Hardy a pris du recul avec la photo et c’est donc sa fille Christine et son époux qui ont repris le négoce local. Avec une légère pointe de nostalgie, ils nous ont ouvert l’album de famille et surtout permis de reproduire quelques clichés pris par Paul Hardy. La gorge légèrement serrée , ils évoquent leurs souvenirs.

 

Lorsque papa évoquait ces moments que je n’ai pas connus, je suis née après, précise Christine, on sentait qu’il avait vécu des journées inoubliables qui l’ont marqué à vie. Encore maintenant il en parle. Il parle souvent de Kirk Douglas, un artiste très jovial et très accessible, tout comme du réalisateur qui a un jour débarqué à la maison demandant s’il était bien chez Paul Hardy et si papa voulait bien être photographe de plateau.

 

Son boulot consistait à faire des photos du tournage pendant la journée. Lorsqu’il rentrait, il développait ses films et ensuite la nuit il imprimait ses photos. ”

 

Celles-ci étaient présentées à Vincente Minelli le lendemain matin et une nouvelle journée commençait.

 

“ C’est clair que pour lui, cela a été un moment intense, magique, exceptionnel. Et lorsque l’occasion se présente de voir ce film, ben... cela nous fait toujours quelque chose!

 

Tournage Kirk Douglas - Photo Studio Hardy - sur le terril

Kirk Douglas sur un terril borain et sur les traces de Vincent Van Gogh. Reprod. archives famille hardy

 

Article de Pascal Tierce

 

 

 

Tournage Kirk Douglas - Photo Studio Hardy - préparation

 

 

 

 

Tournage Kirk Douglas - Photo Studio Hardy - vue depuis terril

 

 

 


 

 

Jean-Pierre Bertiaux (1955)

Film Kerk Douglas - photo Jean-Pierre Bertiaux 10 ans

 

 

 

 

 

   

           
                                           

                       

              23 septembre 1955 : l'heure de gloire d'un mineur de 10 ans            

           

                             

           
            Charbonnage 4 d'Hornu                                            
                     4 images                                                                                  Charbonnage 4
        
   
 

Aujourd'hui, alors que le tournage de "La Vie Passionnée de Vincent Van Gogh" se poursuit au charbonnage du Grand Hornu, nous vous proposons un témoignage exclusif et original: celui du petit Jean-Pierre Bertiaux, dix ans.

Il faut se rappeler qu'à l'époque de Van Gogh, il était courant pour les enfants de travailler dans la mine, et cette réalité avait profondément affecté le peintre. Le souci du réalisme a donc poussé Vincente Minnelli à recruter de nombreux enfants pour tourner les scènes belges de son film. Jean-Pierre est l'un d'eux, qui a eu la chance de partager deux scènes directement avec Kirk Douglas, hier et aujourd'hui.

                          Kirk Douglas dans la mine avec le petit Jean-Pierre Bertiaux                                                                                                                                Kirk Douglas dans la mine avec le petit Jean-Pierre Bertiaux  - © Archives Warner            
   

J'étais chez moi en train de faire mes devoirs quand ma mère me dit "Jean-Pierre, viens, on va au charbonnage, tous tes camarades sont là". Là-bas il y avait des cercles d'hommes, de femmes et d'enfants. Un type passait et distribuait des petites plaquettes en disant de ne pas les perdre et de revenir demain matin à huit heures. Et c'est ainsi que le lendemain, Jean-Pierre se retrouve acteur d'un jour. On est entrés dans les décors et on m'a fait descendre dans un trou. Là, on m'avait installé une petite lampe et un type me dit: "Quand la lampe s'allume, tu remontes et tu viens vers moi", comme si j'avais fini ma journée et que je devais rendre mon matériel. Ils m'ont fait répéter cette scène des dizaines de fois parce que, pour que ce soit plus vrai, il fallait que j'ai l'air fatigué! Au moment de tourner pour de bon, je passe devant Kirk Douglas et il demande "quel âge a ce garçon?" et on lui répond "dix ans", ce qui est aussi l'âge de Jean-Pierre dans la vraie vie.

                          Pour les besoins de cette scène, de nombreux figurants avaient été grimés de façon fort impressionnante comme s'ils venaient d'être gravement brûlés dans l'incident                                                                                                                                Pour les besoins de cette scène, de nombreux figurants avaient été grimés de façon fort impressionnante comme s'ils venaient d'être gravement brûlés dans l'incident  - © Archives Warner            
   
   

Mais c'est ce lundi que le petit Bertiaux a réellement connu son heure de gloire! On a tourné une autre scène, on était avec des femmes sur le terril de Wasmes et on cassait la gaillette. Tout d'un coup on entend une sirène et on doit tous courir pour rejoindre le charbonnage où il y a eu un coup de grisou. Pour les besoins de cette scène, de nombreux figurants avaient été grimés de façon fort impressionnante comme s'ils venaient d'être gravement brûlés dans l'incident. Une ingénieuse illusion à base de graisse, de papier à cigarette et de poudre de charbon. Mais il en fallait plus pour effrayer notre témoin du jour!

Le régisseur me dit "viens ici avec ton camarade" et soudain Kirk Douglas arrive et il me dit de faire le mort! Il me prend dans ses bras pour me déposer sur une table et mettre un manteau sur moi. C'est un hasard extraordinaire qu'il m'ait choisi alors que j'avais déjà joué dans la mine avec lui! J'étais sur la table et un type me dit: "tu ne peux pas bouger, tu es mort!". On a dû refaire la scène plusieurs fois. Une fois il y avait trop de lumière, une fois j'ai toussé.

Finalement Jean-Pierre et le régisseur de plateau mettent au point une technique pour que le garçon sache quand retenir sa respiration. Il m'a expliqué: la caméra va venir tout prêt de toi. Moi je vais te tenir la cheville et quand je vais appuyer, tu dois arrêter de respirer". Qui a dit que les grosses productions américaines ne pouvaient pas recourir aux méthodes les plus simples et artisanales?!

                          Toute l'équipe des figurants de la mine                                                                                                                                Toute l'équipe des figurants de la mine  - © Archives Warner            
   

 

Voir plus : http://www.rtbf.be/culture/cinema/detail_23-septembre-1955-l-heure-de-gloire-d-un-mineur-de-10-ans?id=9088071

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Bertiaux (2013)

(8 janvier 1945 - 25 octobre 2015)

Film Kerk Douglas - photo Jean-Pierre Bertiaux