Vincent et le Borinage, rencontre capitale

Sandra Durieux
Mis en ligne jeudi 2 octobre 2014, 15h39| mis à jour il y a 3 heures

série (2/5) les stars de Mons 2015. «J’aime tellement ce triste pays qui toujours me sera inoubliable», écrivait Van Gogh peu de temps avant sa mort.

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Autoportrait daté de 1880. Il quitte le borinage © D.R.
Autoportrait daté de 1880. Il quitte le borinage © D.R.

Ces gueules noires, il les aimait tant qu’il se noircissait le visage pour leur ressembler. La misère crasse, la pauvreté âcre, le jeune Vincent Van Gogh est venu les chercher dans les charbonnages du Borinage. Cet épisode montois n’a rien d’une anecdote dans la vie de l’immense artiste qu’il est devenu ensuite.

Les deux années qu’il a passées entre Petit-Wasmes et Cuesmes ont marqué à vif le jeune pasteur qu’il était au point que lorsqu’il quitta les lieux, il y laissa son engagement évangéliste, l’âme damnée par le désir insatiable de dessiner et de peindre.

Dans le Borinage, le jeune Van Gogh ne laissera pas un seul trait de pinceau. Tout au plus, quelques dessins griffonnés à la hâte, souvent avec des cendres de charbon, sur des bouts de papier qui ont la plupart du temps terminé au bûcher.

«Un habitant de Cuesmes a un jour retrouvé deux dessins authentifiés de Van Gogh dans son grenier, confie Filip Depuydt, spécialiste montois de Van Gogh et ambassadeur de Mons 2015. Ils ont été revendus aux Etats-Unis. Un dessin authentique est aussi exposé au musée Van Gogh à Cuesmes (lire ci-dessous). L’artiste, qui vivait ici dans la misère la plus totale, faisait des dessins en échange de produits de première nécessité. Il est certain que beaucoup de ces dessins ont fini par être jetés ou utilisés à autre chose. Mais qui sait, des habitants de Cuesmes ont peut-être encore des trésors dans leur grenier…»

C’est en décembre 1878 que le jeune Vincent Willem Van Gogh, alors âgé de 25 ans, débarque au sein de la communauté protestante de Petit-Wasmes (Colfontaine).

«Il avait travaillé un temps comme vendeur d’art chez un oncle mais il en a eu marre, raconte Filip Depuydt. Il voulait être pasteur comme son père, alors il a suivi une formation en théologie aux Pays-Bas avant de très vite abandonner. Il voulait être sur le terrain avec les gens dans le besoin.»

On l’appelait «le sot du bois»

Dans une lettre à son frère Théo – il en a écrit plus de 900 tout au long de sa vie, la plupart adressées à son frère, son meilleur ami qui le soutenait financièrement–, il raconte qu’il a envie d’aller dans une région charbonnière et qu’un article lui a fait prendre connaissance du Borinage où vivent les mineurs les plus pauvres. «Il est engagé comme évangéliste au sein de la communauté protestante de Petit-Wasmes, pour six mois, à l’essai.»

Van Gogh lit et commente la bible, vient en aide aux plus pauvres. Il vit dans la famille Denis. La petite maison existe toujours. En mauvais état, elle est en cours de restauration pour accueillir les visiteurs lors de Mons 2015.

«Il y est resté six mois, raconte le spécialiste. Il est parti car il trouvait l’endroit trop luxueux. Lui, il voulait être l’égal des mineurs, vivre comme eux. Alors, il s’est trouvé une cabane à l’orée du bois de Colfontaine dans laquelle il dormait à terre, se nourrissait à peine. Il donnait même ses vêtements. Il s’en fabriquait avec des emballages de toutes sortes.»

Van Gogh pousse son abnégation jusqu’à descendre dans la mine, à 700 mètres dans le sol, où il côtoiera des mineurs mais aussi des femmes et des enfants. Il porta aussi secours aux brûlés du coup de grisou du charbonnage de la Grappe à Frameries.

«Un événement qui l’a marqué, comme en témoignent ses lettres. Il était très proche des gens de la communauté, mais de l’extérieur, il était perçu comme un type bizarre. Les gens l’appelaient le sot du bois.»

Les autorités protestantes de Bruxelles trouvent d’ailleurs que Van Gogh donne une mauvaise image de la communauté, alors ils décident de ne pas prolonger son contrat d’évangéliste. «C’est le coup de massue pour lui. Il revient à Bruxelles mais très vite, il retrouve un poste d’assistant chez le pasteur de Cuesmes qui lui permet de revenir dans le Borinage.»

Son limogeage est très mal perçu dans sa famille et notamment par son père, pasteur également. Après une dispute avec son frère, avec il est pourtant très lié, il rompt le contact… «Durant près d’un an, il n’y aura malheureusement plus de lettres entre les deux hommes. Or, c’est au travers de celles-ci que l’on connaît les détails de la vie de l’artiste dans le Borinage.»

Que devient-il? Que fait-il à Cuesmes? Van Gogh semble y sombrer dans les abîmes de son âme. Il est dépressif, a le sentiment qu’il ne sert plus à rien. Il finit par reprendre contact avec son frère, forcé par l’argent que lui offre généreusement ce dernier. «Théo lui envoie aussi un peu de matériel pour dessiner et peindre. Il commencera à coucher quelques croquis ou faire des copies de tableaux existants. Il voulait maîtriser la technique des artistes.»

A Cuesmes, il loge dans la famille Decrucq, dans une maison bâtie dans un marécage et qui accueille aujourd’hui un petit musée dédié à l’artiste. Il vivait dans une annexe avec les enfants de la famille.

«Un jour, sur un coup de tête, il décide de partir pour aller voir l’atelier du peintre Jules Breton qu’il admirait beaucoup, raconte Filip Depuydt. Il va parcourir la centaine de kilomètres qui sépare Cuesmes de Courrières à France, à pied. Sur place, il est extrêmement déçu par le luxe de l’atelier de l’artiste qui ne correspond pas à l’image qu’il transmet par ses peintures. Alors il revient, mais il n’a plus rien. Son voyage sera laborieux, il dormira dans des tas de pailles, se nourrissant à peine.»

«Je reprendrai mon crayon»

C’est dans cette misère extrême, au bord de l’abîme, qu’il sent l’énergie soudainement lui revenir alors que sa foi s’éteint. A Théo, il explique: «Je reprendrai mon crayon que j’ai délaissé dans un grand découragement et je me remettrai au dessin.»

En octobre 1880, il quitte définitivement Cuesmes pour Anvers et puis les Pays-Bas, rongé par la frénésie de peindre.

Les 24 mois passés par Van Gogh dans le Borinage, quoique souvent oubliés par l’Histoire, ont indéniablement compté dans le parcours de l’immense artiste qu’il est devenu ensuite. C’est là, sur les coteaux des terrils, les poumons enfumés par les poussières de charbon, que le pasteur Vincent Willem a enfanté Van Gogh.

«J’aime tellement ce triste pays du Borinage qui toujours me sera inoubliable», écrivait-il à l’aune de sa mort au Louviérois Eugène Boch. Il n’y revint jamais.

 

Aquarelle Van Gogh Flénu 1 - original

 

<Voir l'article :

http://www.lesoir.be/669735/article/mons-2015/archives-2015/2014-10-02/vincent-et-borinage-rencontre-capitale